Le surf en carton est-il une alternative sérieuse ?

A première vue tu te dis sûrement que l’addition : eau + carton = idée douteuse. Pourtant, c’est le pari que se sont lancés plusieurs ambitieux du monde du surf pour tenter de répondre aux problèmes écologiques que pose la fabrication des planches de surf traditionnelles. 

Sommaire

La fabrication traditionnelle d’une planche de surf

Pour rappel, la fabrication classique d’une board est réalisée à partir d’un noyau en mousse polyuréthane ou polystyrène, stratifié avec de la fibre de verre puis recouvert de résine pour permettre à la planche d’être à la fois solide et étanche. Pour connaître en détail le process, tu peux te reporter à notre article reprenant les matériaux et étapes nécessaires à la fabrication classique des planches.

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On y évoque les étapes de fabrication, les matériaux utilisés habituellement ainsi que leur impact environnemental. Là encore, nous avons traité le sujet dans un article intitulé « Planches de surf écologiques : mythe ou réalité ?»

Le principe de fabrication d’une planche en carton

De fait, la planche de surf en carton se place comme une alternative écologique aux boards conventionnelles. Le concept n’est pas nouveau, puisque le magazine BeachBrother abordait déjà le sujet en 2010 dans un court article, tout comme Surfer et bien d’autres magazines la même année. 

En réalité, on pourrait même remonter dans les années 1960 avec Tom Morey (l’inventeur du bodyboard) et sa « paper surfboard » créée à l’aide de résine et de carton, qui fit l’objet d’une publicité TV.  

L’histoire continue avec Mike Sheldrake et son prototype étonnant, celui de la planche de surf en carton conçue informatiquement, par modélisation 3D

Même si au départ Sheldrake n’avait aucune connaissance particulière dans le shaping, l’américain a réussi à mettre à profit ses compétences informatiques pour créer une planche en carton à l’aide d’une scie laser contrôlée par ordinateur.

Il a alors utilisé plusieurs pièces de carton qu’il a ensuite assemblées et collées comme un puzzle. Après quoi, il a procédé au glaçage.

Bon apparemment, la première planche de Sheldrake n’était pas au top niveau esthétique, mais il a continué à réfléchir sur le projet pour aboutir à un objet plus design. 

A l’origine, l’américain souhaitait mettre au point un procédé simple de fabrication à partir d’un matériau pas cher et courant, pour permettre à « Monsieur tout le monde » de confectionner sa propre planche à partir de kits prêts à être assemblés.

© Make

Interviewé par le magazine Make en 2010, Mike Sheldrake expliquait son projet de manière simple. Et voici un extrait de l’article pour comprendre l’idée : 

« Why go cardbord ? It makes lighter longboards, he says […]. Best of all, instead of buying $900 boards, he can now make them for about 150 bucks. »

Si tu es autant bilingue en surf qu’en anglais, tu as certainement compris l’intérêt du carton en termes pratique et monétaire. Et si tu ne maîtrises pas la langue de Shakespeare, on peut résumer le tout en avançant que, selon Sheldrake, le carton permet la confection de longboards (normalement) plus légers et à moindre coût.

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Les étapes de fabrication d’une planche de surf en carton

Concrètement aujourd’hui, comment se présente la fabrication d’une planche de surf en carton ? 

Difficile d’imaginer que tous ces bouts de carton peuvent constituer ta future planche de surf

Depuis les prototypes de Mike Sheldrake, l’idée a fait son chemin auprès de plusieurs aficionados de la glisse. En 2014, l’entreprise américaine Signal Snowboards a elle aussi décidé de surfer sur la vague du carton, et d’autres s’y sont mis ensuite. 

Les procédés variant selon les fabricants, nous nous contenterons juste de présenter les grandes étapes, sans rentrer dans les détails techniques.

La première étape du process consiste à récupérer des chutes de carton et de les assembler en un grand bloc rectangulaire alvéolé de manière à former un nid d’abeilles. 

A ce stade, on se retrouve face à une masse de carton transparente, très flexible mais aussi ultra légère grâce à la faible densité du matériau. 

Il suffit ensuite de découper et de structurer le bloc pour obtenir la forme d’une planche de surf.

Viennent ensuite l’étape du ponçage du pont, de la carène et des rails, puis l’application d’une ou plusieurs couches de fibre de verre et de résine.

Le résultat final se présente alors sous cette forme :

© Marceau Pegon

Ou bien en une structure plus “compacte” comme ici :

La planche en carton de François Jaubert
© Designboom
© François Jaubert

Comme tu peux le voir, la planche en carton est loin de ressembler aux boards classiques, par sa forme alvéolée et sa transparence – qui te permet de mater ce qui se passe sous l’eau ! 

Voici l’explication en images du prototype de Signal : Cardboard Surfboard Ernest’s Cardboard Chaos  

Les principaux fabricants de surfs en carton

La star du carton, c’est l’entreprise Westkust. Basée aux Pays-Bas, cette société composée d’ingénieurs, d’entrepreneurs et de designers soucieux de s’aligner sur un modèle économique éco-responsable commercialise des kits d’assemblage en carton appelés « puzzles 3D », suivants 10 modèles de planches différents. 

© Westkust

Westkust propose également et gratuitement les plans en open source dans le cas où tu souhaites tout faire toi-même de A à Z (et que tu possèdes une scie laser, un détail non négligeable).

Le concept général de Westkust s’inspire directement de Mike Sheldrake, notons également que les plans de boards disponibles en téléchargement sont les siens : cardboard surfboards.

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A côté de la compagnie néerlandaise, on retrouve plusieurs français qui agissent en solo, dans leur coin et qui font tout de même parler d’eux pour leur imagination débordante. 

On a nommé en premier lieu François Jaubert, architecte et passionné de surf. Ce français a eu l’idée folle (non pas d’inventer l’école) mais de créer des planches en carton au cours de ses pérégrinations autour du monde. 

L’idée est de récupérer des déchets à base de carton et de les surfer, tout simplement. Son travail a été filmé et a gagné le prix du Surf Film Festival à Anglet en 2018. Il l’a intitulé « Trash Surf and Gold ». Relayée dans un article de Medium, la volonté de François Jaubert « c’est de transformer vos poubelles de carton en planche de surf en or ».

On se doit également de mentionner Jérémie Paillet, le shaper de Jam’in Surfboards, qui planche depuis peu sur un projet de surfboard 100% recyclable, composé de carton et de cellules de nid d’abeilles. 

Pour l’instant, Jérémie a déjà fabriqué une planche et travaille sur un second prototype. 

Son objectif est « d’avoir un coeur compostable à 100% afin d’éviter les déchets en fin de vie. Seuls la strate et les boitiers de dérives produiront des déchets, soit environ 20% du volume de la planche ». Il compte également utiliser une résine époxy bio-sourcée pour sa future réalisation. 

Et puis il y a l’idée de Marceau Pegon, qui consiste à réutiliser 600 rouleaux de papier toilette pour confectionner une planche de surf, constituée au maximum de matériaux de récupération (y compris les dérives). Marceau a réalisé trois prototypes pour finalement aboutir à un résultat concluant. Sa troisième planche reprend les acquis des premières avec évidemment des améliorations notables. 

Pour la réaliser, il a récupéré des rouleaux de papier toilette qu’il a ensuite collé un à un, et a confectionné une latte centrale en contreplaqué. Il s’est ensuite servi de chutes de pain de mousse classique pour les rails, eux-mêmes consolidés par des “pré-rails” en liège. 

© Marceau Pegon

S’il a encore recours à une résine et une fibre de verre classiques, Marceau souhaite à terme utiliser de résine époxy bio-sourcée et de la fibre de lin afin d’aboutir à une planche la plus écologique possible. Pour le moment, il reste concentré sur son prototype actuel à base de matériaux peu chers et recyclés.



Avantages & inconvénients des surfs en carton

Avantages

L’avantage numéro 1 de ce type de planche est sans contexte son côté écologique, qui contraste avec la fabrication traditionnelle des surfboards.

Ici, le matériau de base se veut éco-friendly et se place donc en contre-courant de l’industrie polluante que le monde du surf contribue malheureusement à alimenter.

(Pense aux composants plastiques utilisés pour la fabrication des planches : les pains de mousse en polyuréthane ou polystyrène, le gaspillage des matériaux, les combinaisons en néoprène, les crèmes solaires chimiques etc.). 

En récupérant des chutes de carton par ci par là pour créer des boards, certains poussent le concept au plus proche d’une démarche éco-responsable. On en parle un peu plus bas.

L’avantage numéro 2 serait son design légèrement futuriste et atypique. On a vraiment sous les yeux un objet graphique et artistique qu’on est plutôt fier de trimbaler sur la plage. D’autant plus que le soleil passe à travers, et ouais. 

© Marceau Pegon

En numéro 3, la possibilité de monter soi-même sa planche en quelques heures seulement, et à partir de kits préassemblés est quand même une idée alléchante ! Néanmoins, on émet une réserve là-dessus. La structure en carton assemblé ne remplace que le pain de mousse PU ou EPS.

Certes, monter sa planche c’est bien, la faire stratifier et glaçer, c’est mieux. Mais cette ultime étape nécessite de se rendre chez un shaper ou bien d’acheter tout le matos nécessaire pour le faire, sachant que le process est assez technique.

Lorsque l’on regarde les prix des kits proposés par Westkust, on est surpris du tarif attractif. Pour exemple, un Fish de 5.10 en kit à assembler est à 225€, mais si l’on ajoute à cela la stratification, le coût total est similaire à celui d’une planche classique.

5’10 fish
© Westkust

Inconvénients

La planche en carton présente un inconvénient de taille : à l’origine, celle de Mike Sheldrake était de 10 à 30% plus lourde qu’une planche classique après le glaçage. 

Et là tu te dis que c’est paradoxal puisque le carton est un matériau ultra léger. Bah oui mais voilà, l’étape inévitable de la stratification ajoute un poids considérable à la structure. En effet, l’application de la résine sur une planche alvéolée contribue à l’alourdir dans la mesure où la résine se propage dans les “trous” de la planche. Au final, il y a donc plus de résine sur une planche en carton que sur une planche traditionnelle. 

Toutefois, il est possible de gérer la quantité de résine appliquée, et c’est ce sur quoi travaille Marceau Pegon. Pour ce dernier, l’objectif principal actuel est d’alléger le poids de sa planche fabriquée en papier toilette.

Tandis que la board en carton de Jérémie Paillet pèse actuellement autant qu’une planche classique. On est donc sur de bonnes avancées.

Mais dans tous les cas pour le moment, la planche en carton semble être soit plus lourde, soit d’un poids équivalent aux autres boards… cependant elle n’est pas plus légère. 

De plus, l’objet n’est malheureusement pas encore 100% écologique, et ce pour plusieurs raisons : remplacer le pain de mousse par un noyau en carton n’est pas suffisant pour aboutir à une planche totalement éco-responsable. On en est même assez loin, puisque le pain de mousse ne représente que 20% de l’impact environnemental d’une planche.

Quant à la stratification et au glaçage, ils nécessitent l’utilisation :

  • D’une résine époxy – et donc pétrochimique – moins nocive que la résine polyester, mais qui dégage tout autant de CO2 dans l’atmosphère et qui représente plus de 50% de l’impact environnemental d’une planche classique. Sachant que sur certains prototypes de planches en carton, la résine est présente en plus grande quantité, son impact est alors lui aussi plus conséquent…
  • D’un tissu en fibre de verre dont le procédé de fabrication implique un affinage et un séchage, respectivement à 1500 puis 800 degrés. 

Pour pallier ce problème et proposer une planche intéressante sur le plan environnemental, la planche en carton doit se plier aux mêmes contraintes que les autres boards. De fait, les pros du carton se tournent de plus en plus vers une résine époxy bio-sourcée et une fibre naturelle. 

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Le dernier problème est également un petit peu emmerdant, puisqu’en cas d’impact ou de choc, l’eau peut s’infiltrer à travers la planche et là c’est la catastrophe : la planche est définitivement dead. Et oui, si le carton prend la flotte, la board n’est plus étanche et devient inutilisable. De fait, la planche en carton ne répond pas au critère essentiel de réparabilité et de durabilité. 

Les perspectives de développement du surf en carton

Si les dernières inventions ne sont pas encore commercialisées (tout comme celle de Signal Snowboard, pourtant prometteuse), elles ouvrent néanmoins la voie à une pratique écologique du surf, et ça c’est toujours bon à prendre ! 

Lorsqu’il sera en mesure de proposer une planche techniquement viable en terme de poids et de résistance, Jérémie Paillet compte proposer à la vente sa planche en carton et espère effectuer ses premiers tests d’ici le printemps 2020.

Tandis que Marceau Pegon nous a confié qu’il réalisait des planches pour son plaisir, et surtout pour ne plus utiliser de pain de mousse classique. Si son projet est viable un jour, il se pourrait qu’il pense à le commercialiser. 

© Marceau Pegon

Actuellement, la seule possibilité de se procurer des planches en structure cartonnée est d’en réaliser soi-même à partir de tutoriels comme ceux proposés par Westkust et Mike Sheldrake. 

Cependant, il paraît peu probable que le projet de planches en carton se démocratise à grande échelle auprès des shapers, en raison des quelques inconvénients cités précédemment : le poids trop important et le risque de casse étant encore compliqués à éviter à l’heure actuelle.

La fourniture du matériau principal au bon format peut aussi poser problème selon Jérémie Paillet, car les fournisseurs de ce type de matériaux vendent en grand volume. Pour mener à bien son projet, le shaper devra donc certainement lever des fonds relativement importants.

Malgré les quasi dix années de réflexion qui ont suivi le premier prototype de planche en carton, aucune solution pérenne n’a pu aboutir et le projet est toujours en phase de développement. 

Pour le moment, Sheldrake demeure le leader de ce micro-marché. Mais comme on a pu le voir, les initiatives françaises fleurissent et l’affaire est donc à suivre…

On serait curieux de savoir ce que tu penses de cette alternative, alors n’hésite pas à laisser un commentaire sans oublier de t’abonner à notre newsletter pour rester informé de toutes les pratiques éco-responsables liées au surf. 


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2 Commentaires sur “Le surf en carton est-il une alternative sérieuse ?

  1. Pingback: Planches de surf écologiques : mythe ou réalité ? - La Green Session

  2. Didier says:

    Bonjour, article très très intéressant et aussi très bien écrit . Je réfléchis actuellement à la fabrication de skate à partir de chute de bois (feuilles de placage, palettes ou autres), bravo pour la démarche .

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