200 kilomètres à travers les Alpes pour (kite)surfer sur le bonheur

vignette article kitesurf dans les alpes

Le lac est lové dans les Alpes grisonnes. Le Maloja, un métronome, souffle entre 15 et 20 nœuds. Après avoir parcouru plus de 200 kilomètres en VTT, gravissant des cols enneigés, kitesurfer à 1800 mètres d’altitude renforce l’instant présent avec une saveur unique : celle du plaisir mérité.

La tente rentre-t-elle dans la sacoche sous la selle ? Oui.
Les sacs de couchage ? Dans le sac à dos !
Les rustines en cas de crevaison ? Dans la sacoche fixée au cadre.
Un minimum d’habits dans celle du guidon. Un panneau solaire de 13 watts pour les lumières et le -malheureusement- indispensable téléphone.

Lundi 18 mai 2020, nos vélos sont harnachés et chargés, mais toujours aussi maniables. C’est peut-être la liberté qui les allège.

Premier objectif, facile : la gare de Genève.

Voici plusieurs mois que nous désirons avec Lucie prendre le temps de découvrir le plus grand canton suisse : les Grisons, et ses paysages alpins grandioses entre l’Autriche et l’Italie.

On y contemple encore des rivières serpentant longtemps librement. Lucie et moi éprouvons le même besoin éthique de nous fondre dans l’environnement sans laisser trop de traces. Le train et le vélo seront donc nos seuls moyens de déplacement.

L’occasion aussi de décélérer.

Un désir profond qui existait bien avant l’arrivée de SARS-Cov2, le confinement d’une grande partie de l’Europe et les avions cloués au sol. Si nous rêvions de faire du shopping à New York, nous aurions passé ces vacances à la maison.

Là, pas de soucis, on part comme prévu. Ciao les villes surpeuplées.

Eloge de la lenteur

Genève – Disentis : 6h16 sur les rails pour rallier deux villes distantes de 200km à vol d’oiseau.

La Suisse n’est pas un pays plat et nous rappelle régulièrement qu’il faut parfois faire de grands détours avant d’atteindre le but.

Nous sommes presque seuls dans le wagon, la « faute » au virus. Le silence est une jouvence. Les paysages défilent, sont sublimes, et le temps passe finalement trop vite même quand on ralentit.

Repas végétarien au buffet de la gare de Disentis.

Une scène incompréhensible il y a encore six mois :

En arrière-plan, les montagnes et le doux son des cloches des vaches dans la prairie jouxtant le quai.

Au premier plan, un serveur en costume cravate, seul sur la terrasse, un masque sur la bouche et le nez. Depuis quelques jours les restaurants ont pu rouvrir en Suisse, mais avec des consignes strictes.

Cela dit, heureusement pour nous : se nourrir correctement constitue notre seule entorse au désir d’autonomie. Le réchaud à gaz ne rentrait pas dans les sacoches.

Les sentiers sont parfaitement entretenus et les directions bien indiquées.

Nous sommes très vite immergés dans un écrin verdoyant qui se fiche de l’actualité. Aucun risque de contagion ici, si ce n’est esthétique.

Nous évitons deux couleuvres qui se prélassent sur le chemin. Face à l’immensité du panorama, l’humain devient moins envahissant, aucune raison d’en avoir peur. Raccards, chalets d’alpage, quelques hameaux et villages isolés sont ses seules empreintes en dur.

Arrivée à Tavasana 21km plus tard. Lucie plante la tente dans un bel alpage, à l’abri des regards. Douche dans le torrent. Cryothérapie. Un peu de pain, du fromage, des crudités achetés en route. La nuit est douce malgré le matelas qui grince.

Note pour la prochaine fois : tester le matériel avant le départ.  

Huit jours, 200 kilomètres, 8500 mètres de dénivelé

Vélo, apéro, dodo. Réveil avec le soleil. Pendant 8 jours, ce simple rythme.

Après Tavasana : Davos Munts, Vals, Safien Platz, Thusis, Tiefen Castel, Bivio… D’un village à un autre. D’un col au prochain. Des forêts de mélèzes aux pierriers lunaires.

25 kilomètres en moyenne par jour. Cela peut sembler peu… si c’était plat ! Mais il faudra parfois porter les vélos et l’équipement au dessus de 2500 mètres d’altitude. Et la neige n’a pas encore fondu tout là haut ! Ne jamais oublier que la nature sait être hostile. Les biceps relayent les mollets. Nous « roulons » trois à quatre heures par jour. Il fait beau. Les descentes sont grisantes…

Huitième jour : plus que 400 mètres de montée !

Le Maloja sera notre dernier col. Un « monticule » à gravir après les 8000 mètres de dénivelé positif derrière nous, mais les muscles eux aussi ont des souvenirs, et la route a de longs lacets.

Il fait chaud et contrairement aux cols enneigés, celui-ci se gravit sur le bitume. Les voitures sont de retour pour nous rappeler que le monde va (trop) vite. Qu’importe ! Nous continuerons à notre rythme.

Et au sommet enfin, devant nous, les quatre lacs en enfilade : celui de Sils, de Silva Plana, le petit lac de Champfer puis celui de St Moritz. Quatre joyaux bleu foncé et translucides. Nous y sommes arrivés.

La montagne respire

Le Maloja est un col, un village, mais c’est également un vent thermique, l’un des plus forts des Alpes.

De la fin du printemps à l’automne, le soleil chauffe les flancs du Val Bregaglia jusqu’en Italie, l’air chaud monte et dans l’après midi une brise venant du sud s’installe.

La nuit c’est le contraire. On dit que la montagne respire. Sur le lac de Silva Plana, les voiles se lèvent.

Tous les beaux jours de l’été, sans vent contrariant, le Maloja joue les métronomes. Entre 15 et 20 nœuds à partir de 14h environ.

Une brise si parfaite qu’elle nous laisse même le temps de digérer. Nous sommes loin de Tarifa, la plage est en herbe. Elle se déroule face aux sommets enneigés. Il n’y a presque personne. La mise à l’eau est aisée. Mais oui, l’eau est froide !

La combinaison, le harnais, la voile et la planche peuvent être loués pour la journée. Ce n’est pas bon marché mais le matériel est extrêmement bien entretenu, idéal vous l’imaginez quand on arrive ici à vélo.

On ne peut pas tout avoir, on ne peut pas tout emporter. “Chi va piano (e leggero?) va sano y lontano.”

La session se passe de commentaire. C’est le bonheur.

« Nous nous refusons tous les luxes sauf le plus précieux : celui de la lenteur » écrivait déjà en 1963 Nicolas Bouvier dans L’Usage du Monde.

Aujourd’hui le voyage est trop souvent devenu un simple déplacement. Billets d’avion achetés sur Internet, en quelques heures à l’autre bout du monde. Courir pour tout voir, tout faire, puis rentrer aussi rapidement que nous sommes partis.

Des plaisirs trop faciles, sans sueur, avec au fond quelle saveur ?

Fin mai 2020, l’eau était froide, les jambes étaient fatiguées mais le Maloja m’a subtilement soufflé que l’effort épice l’usage du monde. En kitesurf aussi.


Cet article a été écrit par Christophe Ungar et Lucie Manceau, deux fidèles Green Riders.

Si toi aussi tu souhaites partager avec nous une session ou une expérience inspirante, n’hésite pas à nous contacter à l’adresse suivante : pierre@lagreensession.com

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